Cette fièvre...

Une nouvelle

Dimanche 16 Décembre 2007 à 16h33

En réalité, je ne me suis pas rendue compte tout de suite de ce qui se passait. J'ai regardé, comme ça, parce qu'il fallait bien, et puis j'ai tourné la tête et je n'ai rien dit. Le médecin m'a regardé, il m'a demandé si ça allait, et le truc, c'est que oui, ça allait. Juste, ça m'a un peu inquiété, cette sollicitude. Il m'a regardée un peu bizarrement, puis il a eu un sourire triste, il a un peu parlé, je n'écoutais pas.

C'est seulement en sortant, pendant que je marchais pour aller retrouver mes potes, que je me suis mise à réfléchir. J'étais partie il y a une heure et demie en laissant mes amis dans un parc, en leur disant que je revenais d'ici deux heures. J'étais contente d'être avec eux, pour moi cette visite c'était une formalité, ça pouvait pas être si grave, et en y allant je ne pensais qu'au moment où j'allais revenir et reprendre les conversations avec tout le monde. Et puis là, je revenais, justement, et tout avait changé. J'allais bien devoir leur dire, ils allaient me demander, et puis je pouvais pas leur cacher ça. Du coup, j'ai ralenti. J'avais un peu peur, je me disais que c'est leur regard qui me ferait prendre conscience et j'avais pas envie. Quand je suis arrivée, ils étaient au même endroit, dans un parc, ils rigolaient de la même façon. Ca m'a rassurée, mais aussi ça m'a un peu énervée. Eux, elle restait normale leur vie, elle avait pas un sale défaut de fabrication. Je me suis assise dans l'herbe avec un sourire peut-être un brin crispé. Zoé m'a regardée, Zoé c'est ma meilleure amie. Elle avait un beau sourire et elle m'a demandé si ça avait été. Là, j'ai eu vraiment peur, j'ai du pâlir parce que tout le monde m'a regardée avec plus d'attention.

-"Euh... Je... Le médecin m'a dit que c'était pas juste.. juste un petit truc passager..."

En fait, j'y étais allée parce que depuis quelque temps, j'avais des problèmes d'équilibre, du mal à respirer parfois, et puis je m'évanouissais, ou alors j'arrivais plus à parler, tout ça. Je pensais que c'était juste, je sais pas, une maladie bizarre mais pas grave, après tout, j'étais jeune... Zoé s'est crispée.

-"C'est une maladie orpheline, un truc bizarre, d'après lui mon corps.. oublie en quelque sorte comment il fonctionne..."

Là, c'est tout le monde qui s'est crispé. Maladie orpheline, ça donne une autre dimension au problème, c'était plus simplement un truc dont on se moquait parfois quand je tombais ou que je bafouillais pendant des heures. Bon, maintenant, il allait bien falloir aborder la partie la plus difficile pour tout le monde. Je me suis apprêtée à le dire, mais Jimmy m'a devançée.

-"Et, c'est vraiment grave ?"

Inspiration, expiration. Allez, crache le morceau ma biche, ce sera moins dur une fois dit.

-"Oui. C'est grave. Mon corps ne va pas tenir indéfiniment comme ça, il y a bien un moment où il va oublier comment fonctionne mon coeur, ou mes poumons, je sais pas quoi. D'ici 6 à 8 mois, en fait."

Une fois dit, je me suis rendue compte. 6 à 8 mois, c'est trop court, c'est impossible, il y a une erreur, je suis jeune et en pleine forme, ou presque, je peux pas finir ma vie quand elle commence ! Non, les gars, c'est pas possible... Mes amis se disaient apparemment tous la même chose. Trop court... Zoé a éclaté en sanglot. Benjamin, Valentin, Jimmy, Guillaume et Jeff se sont levés, puis se sont rassis en voyant que je ne me levais pas. Ils n'ont rien dit sur le coup, c'est normal, quand on vous annonce qu'une de vos amies va mourir dans quelques mois, souvent on ne dit rien. Dur à avaler. Pour moi aussi. La terreur m'a submergé. J'ai eu du mal à respirer soudain, je me suis agitée, merde, j'allais mourir, mourir... Bientôt... J'avais envie de hurler, mais ma gorge était serrée. Je ne pouvais rien faire. Rien, j'étais coincée, j'avais l'impression que mon propre corps se battait contre moi et qu'il triomphait. Hé ouais, petite, j'ai gagné, t'es finie, tu peux rien y faire. Même pas compter sur l'espoir des médocs, il n'y avait pas assez de budget, une maladie orpheline ça vaut pas le coup.

J'avais peur. Pas une petite peur qui passe, non, une horrible terreur qui m'étouffait. Le soir-même je devait dormir chez Benjamin, mais au milieu de la soirée, qui était tout de même assez animée car il y avait des gens qui ne savaient pas que j'allais mourir, je suis sortie dans la rue et je me suis assise sur le trottoir. Je ne pouvais pas vivre mes derniers mois dans la terreur, je ne voulais pas finir à me sentir comme un lapin dans les phares d'une voiture. Je ne pourrais pas vivre mes derniers mois de jeunesse en sachant qu'il n'y aurait rien ensuite. Non, je préférais encore conserver comme derniers souvenirs ceux d'une adolescence heureuse et mouvementée, insouciante. J'avais encore cette possibilité, je pouvais encore empêcher mon corps de gagner et faire triompher ma conscience. Je n'ai pas réfléchi plus loin. Je ne pouvais pas, je ne voulais pas me laisser faire par ce corps traître, ce corps défectueux. Je ne voulais pas non plus endurer encore l'horrible sensation de savoir que j'allais mourir.

Je n'ai pas réfléchi quand j'ai vu les phares. J'ai sauté avec ce sentiment de gagner, de remporter une merveilleuse victoire, une magnifique libération. La maladie avait perdu et moi, j'avais gagné.